Pour bien commencer l’année, après le tout début du livre ici, voici quelques extraits de Réincarnation Hostile, qui sera disponible sur Amazon.fr dans la première partie de 2020. Le roman fera dans les 200 pages. Plus d’infos dans les semaines qui viennent…

I.1 — Seul sur la route

Le jeune Takeshi Osuki venait de quitter son vieux maître après un entraînement complet de guerrier. Il était initié aux secrets des arts martiaux et maniait l’épée avec une rare finesse. Il connaissait la tradition sur le bout des doigts. Sa volonté était une armure et son cœur battait au rythme du respect des dieux et du bien du Japon. Malgré cela, il ne pouvait prétendre au statut honorable de samouraï.

Takeshi ne possédait aucun titre de noblesse reconnu par l’administration impériale. Il ignorait le nom de ses parents et ne pouvait tracer sur une bannière clanique les contours de son kamon — les armoiries familiales. Il n’avait pas hérité de ses armes. Son maître lui avait offert un sabre de belle facture et un poignard acéré, mais sans le nom du forgeron gravé sur la lame ni le nombre d’ennemis tués par un glorieux ancêtre. « Cette lame est vierge, car ce sera à toi d’y écrire ton histoire » lui avait-il dit en signe d’adieu, et d’encouragement. Takeshi avait apprécié ces mots, mais ils n’enlevaient rien à son état de ronin : un guerrier sans attache, sans domaine, sans seigneur.

Il avait été recueilli au temple des moines-guerriers du mont Ashigara. Un samouraï l’avait déposé dans la cour, bébé de quelques mois langé dans un kimono blanc sans broderie qui permette de l’identifier. L’homme était mort dans la nuit de ses nombreuses blessures. Son sang, sa sueur et la pluie avaient détrempé le parchemin qu’il portait contre lui, rendant l’écriture illisible. Qui était-il vraiment ?

Les jours suivants, les moines d’Ashigara s’étaient relayés autour du temple, lance au poing, écharpe safran remontée sur le visage, restant sur leurs gardes au cas où d’hypothétiques poursuivants du mystérieux guerrier seraient venus chercher querelle. Leur hospitalité impliquait l’accueil d’un innocent comme un membre de leur communauté, et si nécessaire sa protection. Mais personne de l’extérieur n’avait frappé à la double porte ornée de dragons pour s’enquérir d’un samouraï en fuite ou réclamer un nourrisson.

À cette époque, seize ans plus tôt, le Japon était en proie à des guerres claniques et les escarmouches si nombreuses qu’un tel événement paraissait banal. Un peu partout dans le pays, les temples héritaient d’enfants abandonnés ou réfugiés loin des batailles. Ceux-là avaient un destin plus enviable que périr dans un incendie, mourir de famine ou être maltraité par des soldats… Puisque le bébé avait été apporté par un guerrier au péril de sa vie, les moines lui avaient donné sans hésiter un nom de brave : « Takeshi ».

Le rythme monacal avait repris, comme de coutume, sans chercher plus loin. L’isolement du temple et les dangers de la route rendaient impossibles les recherches. Et de toute façon, outre accueillir les voyageurs et les pèlerins, les moines vivaient en autarcie. Ils n’auraient pas perdu leur temps à enquêter sur cet enfant. Fils d’un samouraï ou d’un paysan, d’un seigneur ou d’une prostituée, cela ne faisait aucune différence. Une fois que l’on en franchissait le seuil, volontairement ou par la force des choses, on intégrait pleinement la vie du monastère.

Takeshi y avait vécu ses premières années, avant que le vieux maître, de passage, ne le repère et devienne son sensei. Fort de son enseignement et décidé à obtenir un statut honorable, il arpentait désormais pour la première fois, seul, les routes du Japon en quête d’une cause à servir.

I.2 — BANDITS

« Visez-moi ça, un voyageur égaré… »

Le rustre qui sortait des buissons en roulant les mécaniques avait le visage couturé d’un pilier d’auberge qui s’était bagarré toute sa vie et en réclamait encore, prenant plaisir à recevoir quelques coups et, surtout, en donner jusqu’à briser chaque os de ses victimes. Mains sur les hanches, il arborait un katana enfilé dans la ceinture de son kimono aux rayures bleues et blanches, ternies par la poussière. Une lame de valeur à la garde ciselée de dorures et au fourreau couvert de peau de raie, qu’il n’aurait jamais pu s’offrir sans détrousser un riche voyageur.

« Ou p’t’être un fouinard du seigneur Kano, qui sait-il qui sait, hein ?… » renchérit un autre, grand et maigre, dégingandé comme un échassier avec un long nez broussailleux et des chicots proéminents ; une vraie tête de rongeur. Il empestait le saké et titubait en traînant une longue massue lestée de clous métalliques, souillée du sang séché d’une précédente bataille.

(…)

(…)

Takeshi avança son visage vers celui de la jeune fille, le nez en avant, lui touchant presque la joue. Elle fit un pas en arrière en s’empourprant avant de hurler : « Non, mais ! Sont-ce des manières civilisées ? Sale pervers ! »

Elle lui porta un coup d’ombrelle sur la tête, qu’il esquiva avant d’agiter à nouveau la cape sous son menton, avec un sourire triomphant légèrement niais : « Aucun doute, c’est le même parfum !
— Si vous aimez respirer les haillons, cela vous regarde. »

Sa mauvaise fois dépassait les pires dérobades de son sensei lorsque le vieil homme était pris à défaut…

« Il sent comme vous !
— Peut-être, c’est un parfum commun au marché. Les gens de bon goût ne manquent pas et ils choisissent les meilleurs produits.
— Je doute que les soldats se parfument… et ici, ce n’est pas une place de marché ! Que fait une femme en plein champ de bataille ?
— D’abord, je ne vois pas d’armées s’affronter. Ensuite… »

Elle agrippa par la manche une vieille servante qui passait à ce moment là dans le tohu-bohu du campement, avec une poule sous chaque bras.

« Je ne suis pas la seule femme ici ! »

Effectivement, elle aurait pu donner au vieux maître des leçons d’excuses foireuses…

Les poules se mirent à caqueter à l’unisson, les piaillements devenant assourdissants, et la servante hurla des reproches sur l’impolitesse des jeunes gens qui ne respectaient pas les anciens et retardaient leur travail, et que si les poules ne pondaient plus ce serait de leur faute, et que leurs parents devaient avoir honte de les avoir si mal éduqués, et bien d’autres choses encore.

Takeshi et la jeune fille restèrent sidérés, puis répliquèrent en chœur : « Silence ! » La servante acariâtre tira la langue et disparut dans la foule en maugréant, les poules ponctuant ses remontrances d’insultes dans la langue des volailles.

Soulagés, ils firent une pause avant de se regarder en chien de fusil. Takeshi rougit en plongeant ses yeux dans ceux de la jeune fille. Gênée, elle interposa son ombrelle.

« Pas de doute, c’est bien votre œil.
— J’en ai deux. Elle baissa son ombrelle et fit un pas vers Takeshi, approchant à son tour son visage du sien. Vous voyez. Deux yeux. Cherchez un borgne. Je crois en avoir vu un, là-bas. Faites vite ou il va vous échapper.
— Ah ! Ça suffit !

(…)

II.16 — Cache-cache

Takeshi et le ninja filaient à travers les buissons, zigzaguant aléatoirement entre les arbres.

« On perd du temps en n’allant pas tout droit ! grommela le ninja.
— Tu as déjà vu fonctionner une de leurs armes à feu ?
— Non, pas les dernières, reconnut-il.
— Tu viens d’en voir une à l’instant. Le ninja ne répondit rien, la démonstration sur l’arbre suffisait. Évitons que le tireur nous vise facilement, dans la forêt nous restons des cibles. À la cascade, nous lui tendrons une embuscade entre les rochers… Hé ! Dans tous les cas, on se retrouve là-bas. »

Le ninja opina. Ils se turent pour conserver leur souffle et accélérèrent au maximum de leurs forces afin de rejoindre au plus vite une rivière qui débouchait sur une falaise.

(…)

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