(…) L’homme au costume blanc immaculé plonge la main dans la doublure de sa veste et en retire un court étui argenté aux angles enchâssés d’ivoire. Il l’ouvre avec précaution et exhibe entre ses doigts filiformes une seringue. Ses yeux bleus font écho à la dominante froide de la pièce. Il fixe un instant son reflet déformé sur la paroi métallique convexe qui enserre le réservoir en verre, gradué jusqu’à l’embout. Il lui ajuste une longue aiguille. La pointe scintille sous l’éclairage artificiel, menaçante, pareille à la lame nue d’un fleuret. Un infirmier patibulaire lui tend un flacon à l’étiquette barrée d’une croix verte. D’un geste assuré, il aspire le liquide translucide, relève la seringue à la verticale et expulse d’une légère pression le trop-plein d’air. Le fin jet de brouillard devient gouttelettes, qui s’écrasent à ses pieds, absorbées par le sol spongieux de sciure crasseuse. Il observe alors la personne entravée sur une chaise au centre de la pièce capitonnée : Matt n’arrive pas à bouger. Il ressent une vive douleur au bras droit et un feu intense envahit ses veines, son corps, son cerveau (…)


(…) Son expression redevint grave. Quelqu’un approchait. Un type fluet à la tête de fouine, engoncé dans un pardessus élimé, avançait prudemment dans la ruelle en tirant par intermittence de courtes bouffées sur sa cigarette. Il s’arrêta près d’un monticule de terre et lança des coups d’œil furtifs dans tous les sens, en se frottant les mains pour se réchauffer.

C’était son informateur ! Matt sortit de sa cachette, le renfoncement d’une vieille bâtisse décrépie, et fit de son mieux pour ne pas paraître nerveux.

« Bonjour… Eddy ?
— B’jour, M’sieur. C’est vous, Mr Howell ?
— Yep !
— ’chanté qu’de vous rencontrer plus qu’au téléphone. »

Eddy examina l’homme distingué qui pataugeait dans la bourbe. Moment de crispation : un flic ?… Non, trop maniéré. Il jurait avec ce quartier sinistré qui alignait des entrepôts désaffectés et des habitations improvisées dans des murs décrépis qu’aucune compagnie portuaire ne réclamait, pour l’instant.

« J’ai p’t’être c’que vous voulez.
— Sur les livres ?
— Oui, M’sieur. Comm’convenu, j’ai les informations. »

Matt prit une voix de dur ; de faux dur : « Intéressantes ? » Il évoluait à cet instant dans une ambiance de roman policier, ces pulps qu’il affectionnait, bourrés de clichés et de phrases toutes faites. Alors certes, l’objet de son enquête était anodin, sans rapport avec un vol de joyaux, l’attaque d’une banque ou un gangster au nom exotique. Mais l’esprit y était. (…)


(…) Je redescendis au premier étage. Matt attendait devant la porte close de mon bureau. Il s’assit sur une pile de vieux dossiers, trop vite pour me laisser le temps de protester. Il était focalisé sur sa liste et avait du mal à tenir en place. Il me pressa, poliment, mais impatient, de lui révéler le fruit de mes recherches. Je l’avais rarement vu s’emballer autant pour un article.

Je lui résumai mes découvertes pour six des huit livres de sa liste. Il s’agissait d’écrits religieux rarissimes narrant les mille et un moyens de purifier son âme… ou celle d’un infidèle, de façon beaucoup moins douce.

Matt était ravi. Il me confia enquêter sur le terrain. Ça le changeait de son travail habituel d’analyse thématique d’une période ou d’un personnage notable. L’aspect religieux, voire ésotérique de son article l’enchantait. Il naviguait entre Histoire et Légendes, journalisme et… investigation de police. Cela ne me sembla pas cohérent, mais il ne voulut point m’en révéler davantage : la surprise vaudrait l’attente, promit-il.

Il redevint plus rationnel en concluant qu’il devait étayer son sujet de sérieuses références pour ne point s’égarer sur les périlleux chemins de l’extrapolation. « C’est un vrai travail de reconstitution » plaisanta-t-il, « bientôt je vais me reconvertir en policier de musée. » (…)


(…) La grand-rue, peu fréquentée à l’heure du zénith, plongeait vers les quais en perpendiculaire aux hangars. Des corbeaux et des mouettes se disputaient leur pitance, dérobée aux filets des pêcheurs. En piquant du nez vers le port en contrebas et en levant les yeux au-dessus des mâts minuscules, on se perdait dans les tumultes de l’Océan Atlantique, confondu à l’horizon avec le ciel.

Dans une réserve désertée pour la pause repas, à l’écart des gardiens, un camionneur attendait un client. Le type portait un pardessus élimé malgré la chaleur. Il mit une cigarette à sa bouche, craqua une allumette et tira une bouffée. Il transpirait, non parce qu’il était trop couvert, mais parce que son cœur battait trop vite. Il respirait par à-coups. Il appréhendait ces rendez-vous discrets quand il n’en connaissait pas le motif. À chaque fois, il avait les mains moites et suait les verres qu’il venait d’engloutir avec ses amis dockers, les cafés du matin et le whisky de contrebande de la veille. Et pourtant, c’était son boulot ; pour peu que l’on puisse appeler cela un travail.

Eddy était un petit malin qui évoluait dans la rue, épiait la rue, commerçait avec la rue. Et avec le beau monde, ces gens respectables qu’il voyait défiler dans leur limousine et qu’il fournissait à l’occasion. Eddy était un receleur d’œuvres d’art, d’alcool, de viande, de fruits, de tout ce qui se trafiquait ; et à ses moments perdus, un indic pour arrondir les fins de mois. Une information, même basique, valait sa liasse. Tout bénef, sans intermédiaire. Les liquidités supplémentaires étaient appréciables quand on s’adonnait chaque soir au poker. (…)


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